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En 1992, Stephen King publie Jessie, roman sur une femme attachée à son lit par des menottes, seule avec le cadavre de son mari dans leur maison isolée dans le Maine, et se remémorant des souvenirs douloureux du passé. Dans ce roman, Jessie, à un moment donné (dans un souvenir se passant en 1963, pendant une éclipse de soleil dans le Maine), pense sans le vouloir à une femme près d'un puits, le jour de l'éclipse, et ayant des soucis avec son mari violent. De ce détail, King imaginera (probablement pendant l'écriture même de Jessie) un autre roman, qui sortira en 1993 aux USA comme en France (Jessie, lui, sortira en France en 1993, un an après les USA), roman qui fait, avec Jessie, partie d'un doublé sur l'éclipse, une éclipse ayant réellement eu lieu, en juillet 1963, sur la Nouvelle-Angleterre (dont fait partie le Maine). Cette éclipse a un rôle important dans les deux romans, même si une petite partie seulement de ces romans se passent durant cet événement. Au début de chacun des deux romans, King a inséré une carte du Maine avec le tracé du passage de l'éclipse (le champ de vision). Cet autre roman, dont je vais parler là, s'appelle Dolores Claiborne.

Il y avait, dans Jessie, une allusion à ce roman ; il y à, dans Dolores Claiborne, une allusion à Jessie : à un moment donné, Dolores pense fortement (le jour de l'éclipse) à une petite fille ayant des soucis avec son père, dans une maison près d'un lac (le lac Dark Score), cette petite fille (qui de son côté, pense à Dolores, sans elle aussi la connaître) n'est autre que Jessie, enfant (qui, adulte et enchaînée à son lit, repense à ce souvenir d'enfance). Ce lien entre les deux romans est un clin d'oeil pour les lecteurs, mais sinon, les deux histoires sont totalement séparées, distinctes. L'histoire : Dolores Claiborne (de son nom de jeune fille) vit sur la petite île (fictive) de Little Tall, au large des côtes du Maine, dans le Maine, donc. Quand le roman démarre, Dolores est âgée d'environ 55/60 ans, et comparaît devant la police afin de s'expliquer sur les circonstances autour de la mort de sa patronne, Vera Donovan, une riche veuve chez qui Dolores travaillait comme gouvernante depuis plusieurs décennies. La vieille, sénile, est tombée, s'est tuée, et on accuse Dolores de l'avoir tuée, pour deux raisons : elle se taille une réputation assez douteuse depuis des années, et est l'unique héritière de Vera. Dolores est cependant innocente, mais, en revanche, elle en profite pour annoncer quelque chose que pas mal de monde soupçonnait depuis longtemps : elle a bel et bien tué son mari, Joe Saint-George, en 1963, le jour de l'éclipse (elle fut soupçonnée à l'époque, mais finalement blanchie). Il faut dire qu'elle a des circonstances atténuantes : Joe la battait, avait piqué l'argent des comptes d'épargne de leurs enfants, et était, dans l'ensemble, un sacré bon gros connard...

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L'originalité de ce roman (qui n'est pas épais : en poche, chez Pocket, il fait dans les 315 pages) est qu'il est écrit comme une confession, un monologue (celui de Dolores, évidemment) sans séparations en chapitres ou parties. Tout d'un bloc (avec des paragraphes, évidemment), d'une traite. On a cependant, à la toute fin, une sorte d'épilogue en forme de coupures de presse (deux pages en tout), mais sinon, du début à la fin, c'est une longue déclaration de Dolores, celle qu'elle fait à la police et à son chef, Andy Bissette (un nom bien du Maine s'il en est !). Le langage est plutôt fleuri (elle-même se décrit comme une mauvaise langue, elle sait bien qui elle est, ne se glorifie pas), avec pas mal d'humour parfois, mais avec, aussi, énormément de réalisme ; difficile, en lisant Dolores Claiborne, de se dire qu'il s'agit d'un roman, une histoire inventée, une fiction, et non pas un livre-témoignage. Bien sûr, on a des dialogues, pas mal, même, et on peut découper le récit en parties (Dolores parle d'abord de son travail chez Vera Donovan, puis aborde, quelques dizaines de pages après, sa vie avec Joe, etc). Mais quand on découvre le roman, ça peut sembler quelque peu imposant (malgré le faible nombre de pages), décourageant, même, cette absence de découpage en chapitres.

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Le roman est cependant très facile à lire, en partie grâce à cette narration directe, qui donne l'impression d'écouter Dolores, comme si on était une des personnes présentes avec elle dans ce bureau. Un an après la sortie du roman, il sera adapté au cinéma, par Taylor Hackford, avec Kathy Bates (qui avait déjà joué dans Misery, et tiendra un très court rôle dans le TVfilm Le Fléau), Jennifer Jason Leigh, David Strathairn et Christopher Plummer (notamment). Le film est une totale réussite qui adapte bien le roman, et qui, malgré sa réussite, ne sera pas un gros succès commercial (la faute au fait qu'il adapte un roman finalement peu connu, et totalement différent – aucun élément horrifique ou surnaturel ici – d'un auteur spécialisé, justement, dans le surnaturel et l'épouvante). Dolores Claiborne, bien qu'autrefois vendu dans la collection 'Terreur' de Pocket (pour le format poche), est un drame, une chronique, pas un roman de suspense ou d'horreur. C'est donc un des romans les plus à part de King (aussi à cause de sa structure). C'est, aussi, un de ses meilleurs, et un de mes préférés. Certains penseront que le roman mériterait un 8 au lieu d'un 9 sur 10, mais je maintiens ma note cependant. Et je le conseille très fortement, tout comme son adaptation cinéma (même titre), qui retranscrit magnifiquement bien l'atmosphère du livre.

Scènes cultes : Dolores expliquant le systèmes des pinces à linges ; les crises de Vera Donovan ; Dolores à la banque ; le jour de l'éclipse ; l'interrogatoire de McAuliffe ; l'accident de Vera.

Note : 09/10