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Ce roman, sorti en 2007, Stephen King en parle comme de celui dont il est le plus fier ; et il a clairement de quoi en être fier, pour tout dire. Oui, encore une fois, ce roman est un chef d'oeuvre, un sommet, un monument. Pourtant, ça ne vous sera pas forcément évident à la première lecture. Long de quelques 550 pages (en grand format), Histoire De Lisey, Lisey's Story en VO (à noter que le prénom se prononce 'Lissy', mais on a vraiment tendance à le lire 'Lizey' ; personnellement, j'ai du mal à le lire tel qu'il est censé être prononcé !) est en effet un roman étrange et difficile. Pas difficile dans le sens 'brutal' ou 'violent', mais dans le sens 'complexe'. La traductrice, qui assure ici sa première traduction (mais pas la dernière) de King, le dit elle-même dans une note à la fin du livre (une des rares fois qu'un traducteur se permet de mettre un mot à la fin, et non pas de simples notes de bas de page avec la mention 'NdT') : elle a ramé pour s'en sortir dans la «mare de mots» (allusion à une expression utilisée dans le roman) de King, et a du puiser dans son imagination, et dans diverses œuvres d'art (chansons de Bobby Lapointe, livres de la série des San-Antonio, films...) pour trouver des équivalents français aux mots et expressions argotiques et bizarres que King use souvent dans ce roman. Et qui font partie intégrante du roman, en plus !

La première fois que j'ai lu ce roman, acheté l'année même de sa sortie, et quelques semaines après sa sortie d'ailleurs, je me suis dit, dès le premier chapitre, que ça n'allait pas être de la tarte ; et je n'ai pas été déçu, ce fut tout sauf du gâteau, pour reprendre une autre expression pâtissière répondant à la première que j'ai utilisée ! Arrivé aux environs de la page 80 (soit vers le second chapitre, je crois ; certains chapitres sont longs, tous sont découpés en sous-chapitres, et il y à trois parties dans le roman), je savais que le livre me plairait, et qu'il me plairait encore plus à la seconde lecture, une fois le cap de la découverte du livre passé. C'est vrai que la seconde lecture (depuis, il y en à eu une troisième) fut plus facile que la première : bien qu'il s'était écoulé environ un an et demi entre les deux lectures, je savais que le roman était complexe, qu'il regorgeait d'expressions étranges (comme 'nard', 'nard de sang', 'crapouasse'...), je me souvenais d'elles, j'étais quelque peu familier avec elles désormais, et je suis donc entré plus facilement à la seconde lecture. Un peu comme L'Orange Mécanique d'Anthony Burgess (qui a donné le film du même nom, de Kubrick), qui est écrit avec un vocabulaire inventé tenant à la fois de l'argot, du romani et du russe (un glossaire à la fin du livre de Burgess m'a aidé au départ, mais à force de lectures, je n'en ai plus besoin). Attention, je ne veux pas dire que le roman de King est écrit comme celui de Burgess ; juste qu'au bout de quelques lectures, ce qui semble complexe à la première lecture devient très accessible. Pour le King, c'est surtout l'histoire qui est parfois complexe. D'ailleurs, la voici.

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L'histoire : Scott Landon était un écrivain talentueux et respecté, un des meilleurs de sa génération. Il est mort, d'une maladie foudroyante, laissant sa femme, sa veuve, Lisey, dans le désarroi et la solitude. Hantée par le souvenir de son mari (qui, de son côté, était hanté par une enfance difficile, étrange, dont il ne parlait quasiment jamais), elle est harcelée au téléphone par un homme désireux à tout prix de mettre la main sur les manuscrits inachevés de Scott. L'homme a même engagé un type un peu cinglé et débile, afin de faire pression sur elle. Parallèlement, une des sœurs de Lisey, Amanda (son aînée), qui a toujours eu des petits soucis de santé mentale, vient de faire une rechute. Lisey, entre l'aide qu'elle apporte à sa sœur, les pressions exercées par Dooley (l'homme chargé de récupérer les manuscrits, si ceux-ci existent, mais Lisey affirme que non, et elle a raison), et les souvenirs de sa vie avec Scott (une vie heureuse, mais parsemée de passages étranges, de souvenirs troublants), va progressivement ne plus savoir à quel saint se vouer...d'autant plus qu'elle va découvrir les secrets de la vie de Scott, ou se remémorer certains détails qu'elle pensait avoir enfouis en elle-même...

A mi-chemin entre Rose Madder (une histoire centrée autour d'une femme forte – disons, au caractère affirmé – et abordant le thème du monde parallèle) et Sac D'Os (dans lequel un écrivain à succès surmonte difficilement le décès de sa femme ; ici, c'est l'inverse, la femme d'un écrivain à succès qui surmonte difficilement la mort de celui-ci), tenant vraiment pas mal d'éléments de l'un comme de l'autre, Histoire De Lisey est un grand King (ce qui est aussi le cas de Sac D'Os, mais pas vraiment de Rose Madder). Certes, c'est parfois difficile à lire, surtout au début, entre les flash-backs et les expressions parfois étranges (mais pittoresques : la traductrice a emprunté, rapidement, le tapissé partout, même dans les toilettes d'une chanson, il me semble, de Bobby Lapointe), plus cette histoire avant tout intérieure. On découvre surtout l'histoire de Scott, mort depuis le début du livre mais apparaissant souvent en flash-backs, plus que l'histoire de Lisey. Scott n'a pas eu une vie facile : sans entrer dans tous les détails, on peut parler d'un père violent, d'un décès dans la famille, de maladie mentale...et d'un monde parallèle, un univers fantasmé dans lequel vient se réfugier Scott, Na'ya Lune. Tout ça crée une mosaïque assez imposante, mais intime aussi, qui est, à la fin, difficile à quitter. A peine la lecture finie, j'ai tout de suite envie de relire le livre !

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Bref, pour finir, Histoire De Lisey est donc un chef d'oeuvre, pas le livre à conseiller pour découvrir King, mais un régal. King a vraiment raison d'être fier de ce livre (qu'il a imaginé en pensant à ce qui arriverait à sa femme, Tabitha, le jour où il mourrait, s'il part avant elle, ce qui a bien failli arriver en 1999 suite à ce terrible accident dont il fut victime) ! A lire absolument, mais préparez-vous à avoir un peu de difficultés au début, c'est vraiment son livre le plus difficile à lire, il mérite toute votre attention ; mais le jeu en vaut totalement la chandelle.

Scènes cultes : Le flash-back sur la pose de la pierre ; la visite de Dooley ; le long flash-back sur le frère de Scott et leur père ; Lisey et Amanda ; l'Arbre à Mots

Note : 10/10