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Il vous suffit de faire un tour sur ce blog (plutôt pas mal fourni à l'heure actuelle, comme vous avez sans doute pu vous en rendre compte) pour juger sur pièce de l'incroyable propension de Stephen King à écrire de grands romans. A croire que ce mec n'arrive pas à se retenir. Ceci est encore plus vrai à partir de 1998 et de Sac D'Os, un roman qui, j'ai eu l'occasion de le dire ici, a fait évoluer King, a changé son style. Un roman plus 'classique', moins horrifique. Qui sera suivi par d'autres romans du même genre et niveau (un niveau exceptionnel), comme Cœurs Perdus En Atlantide, Histoire De Lisey...et Duma Key. Paru en 2008 (en 2009 en France), on tient ici, vraiment, un des meilleurs opus de King, un roman qui présente la particularité d'être son premier à se passer, intégralement, en Floride (où King s'est installé depuis quelques années, parce que le climat floridien convient mieux à son état physique, un peu usé depuis l'accident de 1999), et aussi d'avoir été, à la base, une nouvelle, non publiée, du nom de Memory. King a écrit cette nouvelle (que l'on trouvera en fin de volume de certaines éditions anglophones de Blaze, paru en 2007) avant de se rendre compte qu'il pouvait l'étoffer considérablement. C'est devenu un pavé de 630 pages (en grand format, en France) du nom de Duma Key, nom qui est aussi celui du lieu de l'action, une petite île (fictive) faisant partie de l'archipel floridien (réel, lui) des Keys. Sous sa sublime couverture (éditions Albin Michel), voici donc Duma Key.

L'histoire : Edgar Freemantle vit dans le Minnesota, et dirige une société de construction. Un jour, il est victime d'un terrible accident de travail, et s'en sort miraculeusement vivant, mais amputé de son bras droit, avec une fracture de la hanche, une autre au crâne. Il parvient à surmonter les séquelles temporaires (difficultés à parler) et durables (migraines, trous de mémoire) et, compte tenu que sa femme, Pam, ne l'aide pas à aller mieux (elle divorce ; son état, quand il était encore sous l'effet de ses séquelles, l'a totalement minée), Edgar accepte de suivre le conseil de son psychologue Xander Kamen (un colosse Black) : s'installer, pendant au moins un an, loin de chez lui. En l'occurrence, Edgar loue une maison située sur Duma Key, dans l'archipel floridien des Keys, une petite île appartenant en partie à une riche et vieille héritière, Elizabeth Eastlake. Cette dernière, atteinte d'Alzheimer, est assistée par Wireman, un ancien avocat s'exprimant beaucoup en espagnol (il fut marié à une Mexicaine), au passé douloureux, qui est pour elle comme une sorte d'aide-soignant (Edgar va très rapidement sympathiser avec lui, ainsi qu'avec un jeune intérimaire qu'il a engagé comme aide temporaire à son installation, Jack Cantori). Dès son arrivée, Edgar (qui s'entraîne à marcher sur la plage longeant sa maison de location, située quelques centaines de mètres de celle de Mme Eastlake, afin de se rééduquer la hanche) ressent le besoin de dessiner, de peindre. Ses œuvres vont s'avérer être du genre surréaliste, à la Dali, et très réussies. Surtout, elles vont s'avérer posséder, contre toute attente, une sorte de pouvoir, pouvoir probablement lié au mystère entourant Duma Key...

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Roman sur les affres de la création, sur le pouvoir de l'art, mais aussi sur la douleur et la reconstruction (King a, un peu moins de 10 ans avant l'écriture de ce roman, été victime d'un accident ayant failli lui coûter la vie, je le rappelle), Duma Key est un chef-d'oeuvre à ranger aux côtés de Sac D'Os, Histoire De Lisey (deux romans qui, entre eux, ont pas mal de points communs) et Rose Madder. Son intrigue prend son temps : il faut attendre une centaine de pages, et même un peu plus, pour que l'on commence à vraiment parler des peintures d'Edgar et de leurs effets : notamment, une sorte de don de seconde vue, Edgar se mettant à peindre des choses qui s'avéreront vraies (comme peindre sa femme et son amant, ou un kidnappeur et sa jeune victime) alors qu'au moment de peindre ces tableaux, il ignore tout à leur sujet (il ignore que sa femme a eu un amant avant de peindre le tableau, etc). Quand il découvre qu'il peut, aussi, apparemment, influer sur ces sujets de peinture en modifiant ses tableaux, il se rendra compte qu'il se passe des choses pas catholiques sur Duma Key. Et quand il se mettra à peindre une série de tableaux représentant tous une petite fille et un bateau ancien (type voilier) dont le nom apparaît progressivement, de tableau en tableau, il sentira qu'il approche de la vérité sur les secrets de l'île... Un secret enfoui, bien enfoui, depuis des décennies, et le genre de secret qu'il vaut mieux laisser enfoui...

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Bref, Duma Key est un grand roman de Stephen King, le genre de roman qui permet à King de varier un peu (rien d'horrifique ici ; on a du surnaturel, mais pas de monstres, de scènes de terreur), d'emmener son lectorat...ailleurs. En plus, l'action se passe en Floride, ce qui est une première pour l'auteur (ça change du Maine !). Si vous aimez suffisamment King pour avoir lu une bonne partie de ses romans, et que vous ne connaissez pas encore celui-là, je ne peux donc que vous encourager fortement à lire Duma Key, roman magnifique (et qui sera très bien accueilli à sa sortie) et très imaginatif. Le seul regret, c'est de ne pas pouvoir voir réellement à quoi ressemblent les tableaux peints par Edgar, qui semblent sublimes (et, surtout, troublants), mais dans un roman, c'est, en même temps, normal qu'il n'y ait pas d'illustrations – surtout, en plus, qu'il s'agit de tableaux fictifs. Grand roman.

Scènes cultes : Edgar arrive à Duma Key ; les premières peintures ; la rencontre avec Wireman ; celle avec Elizabeth Eastlake ; l'effet de la peinture sur Candy Brown ; l'exposition ; le final

Note : 10/10